George Sand à Charles Edmond



George Sand by Felix Nadar

 

La correspondance de George Sand à Charles Edmond, reproduite ci-dessous, est extraite des éditions Calmann-Lévy de 1883 (tome IV) et 1884 (tomes V-VI). L'ensemble des volumes (I-VI) est disponible sur le site Gallica de la Bibliothèque Nationale de France : ici. Il ne s'agit que d'un petit échantillon, disponible à l'époque, d'une correspondance très fournie de George Sand, laquelle a été minutieusement inventoriée depuis par George Lubin et publiée dans une édition en vingt-cinq volumes chez Garnier. Il existe autant de lettres, celles-ci inédites, de Charles Edmond à George Sand, qui seront intégralement reproduites dans le projet de monographie.




The correspondance from George Sand to Charles Edmond, as reproduced hereunder, is extracted from the Calmann-Lévy editions of 1883 (tome IV) and 1884 (tomes V-VI). The complete volume set (I-VI) is available from the Bibliothèque Nationale de France website, Gallica : here . This is just a small sample, as only avalaible in these times, of a very rich correspondance from George Sand, which has been inventoried since by George Lubin and published in a twenty-five volumes edition from Garnier. There exists as many letters, these never published yet, from Charles Edmond to George Sand, which will be integrally reproduced in the monography project.



Année

DE GEORGE SAND A CHARLES EDMOND
1855

Nohant,7 février 1855.

Je vous remercie bien cordialement, monsieur, et de l'envoi de cette relique, et des bonnes et vraies paroles que vous savez me dire. Je ne peux pas encore parler de cette douleur, elle m'étouffe toujours et j'en dirais trop !

Le plus affreux; c'est qu'on me l'a tuée, ma pauvre enfant (1), tuée de toute façon. Ah! monsieur, sauvez la vôtre, ne la laissez pas sortir de l'infirmerie, et, quand elle sera guérie, ôtez-la de cette pension où la malpropreté est sordide. Les parents ne laissent pas si facilement mourir leurs enfants quand ils les ont auprès d'eux. Ils ne se fatiguent pas d'une longue convalescence à surveiller, les parents qui sont de vrais parents.

Il y en a qui sont fous et qui croient qu'un enfant est une chose qu'on peut négliger et oublier. Ma pauvre fille n'eût pas laissé mourir la sienne, et moi aussi, je suis bien sûre que je l'aurais sauvée ! Je n'ai pas l'honneur de vous connaître, monsieur, mais je suis bien touchée de ce que vous me dites.

Merci mille fois! je fais des voeux bien tendres et bien sincères pour votre chère petite (2). Ma fille (3) vous remercie aussi.

GEORGE SAND.

(1) Sa petite-fille Jeanne Clésinger
(2) Marie Chojecka, fille de Charles Edmond
(3) Solange Clesinger, fille de George Sand

 

1857

Nohant, 13 juin 1857

Cher ami, ce n'est pas un roman historique , c'est un roman d'époque et de couleur du temps de Louis XIII (1). Le roman historique promet des faits sérieux, des personnages importants, des récits de grandes choses. Ce n'est pas là ce que je fais, et ce titre, annoncé dans Presse, promettrait des aventures plus graves que celles que je" mets en scène. Comme il serait difficile de faire saisir au lecteur la distinction que je vous explique, sans périphrase trop sans périphrase trop longue, faites, je vous prie, retrancher de l'annonce le mot historique. Il vaut mieux tenir plus qu'on ne promet que de promettre plus qu'on ne tiendra. J'ai fait la chose, à mon point de vue, et j'ai beaucoup cherché pour rester dans l'exactitude historique des moindres coutumes, idées et manières d'agir du temps qui me sert de cadre. Je n'ai pas rattaché ma fable à un point historique qui ne soit rigoureusement exact. Mais tout cela ne fait pas un roman de Walter Scott. On n'en fait plus!

Que devenez-vous? Et la petite fillette? Venez-vous bientôt nous voir? mon amie de la rue des Saints-Pères est-elle triste ou malade'? Je n'ai pas de ses nouvelles depuis pas mal de jours, et, quand elle se tait, je n'ose pas trop l'interroger. Bonsoir, cher; à vous de coeur.

G.SAND

(1) Les Beaux Messieurs de Bois-Doré

 

Nohant, 29 novembre 1857

Avant de vous parler d'affaires; je veux vous dire que je me suis enfin mise, ces jours-ci, à lire votre relation du grand voyage (1), et que, sans aucun compliment ni prévention d'amitié, j'en ai été ravie. J'avais peur d'entamer le gros volume et de le laisser en chemin. Aussi je n'ai pas voulu seulement l'ouvrir avant d'être sûre que je n'aurais plus une comédie de trois actes à faire toutes les semaines pour le théâtre de Nohant. Je suis tranquille à présent et je vous suis à travers les banquises; c'est fait de main de maître, je vous assure. C'est prompt, c'est gai, c'est effrayant, et c'est d'un charmant français comme style et comme couleur. Le petit nid de soie et de velours où l'on va fumer et écouter du Schubert, entre chaque rencontre de la glace flottante qui peut vous broyer, est un détail bien senti, émouvant comme un récit de Cooper et plus artiste. Je vas [vais] vous suivre en Suède, où, précisément, j'ai posé mon nouveau roman. J'ai feuilleté un peu, avant de lire bien, cette partie du livre. Je vois que vous n'avez pas été en Dalécarlie, où j'ai planté ma tente en imagination. Dites-moi si vous avez, en français, en italien ou en anglais (je ne sais pas d'autre langue), un ouvrage sur cette partie de la Suède, et un peu de défaits sur son histoire au XVIII° siècle, sous Frédéric-Adolphe, le mari d'Ulrique de Prusse. Vous me feriez bien plaisir de me le prêter. Ou indiquez-moi quelque chose que je puisse lire sur ce pays et cette époque ; -- ou enfin faites-moi un petit précis de quelques pages, si vous avez cela dans la mémoire.

Je ne sais pas pourquoi vous avez des moments de découragement ; vous avez réellement un très solide et très beau talent, et avec cela une facilité miraculeuse ; car l'ouvrage est énorme et traite de tout; une mémoire étonnante de ce que vous avez vu, et une aptitude particulière, d'avoir pu le voir pour le sentir, tout en le voyant pour le retenir. Je n'en ferais certes pas autant. Je m'endors le cerveau à regarder une mouche et je laisse passer, sans y prendre garde, un flot de choses plus intéressantes. Croyez que votre livre est bon et que je m'y connais assez pour en être sûre en vous le disant. Donc, si vous avez de très belles facultés, vous ne devez jamais vous décourager. Vous aurez autant de peines et de malheurs qu'un imbécile et vous les sentirez plus vivement ; mais, tout en étant beaucoup plus blessé de la vie que le vulgaire à grosse écorce, vous aurez cette énorme compensation qu'il n'a pas le travail intelligent, attrayant, comme disent les fouriéristes.

Parlons d'affaires; ce sera bientôt fait. Vous prendrez le temps qu'il vous faudra pour la publication nouvelle; vous me donnerez seulement quelque argent si je viens à en avoir besoin, en échange du manuscrit.
Voici le titre, sauf votre avis : Christian Waldo. Vous me direz que Waldo n'est pas un nom suédois c'est possible, mais c'est là justement l'histoire. Ce nom intrigue, même celui qui le porte. Annoncez, si vous voulez, que le roman se passe au XVIII° siècle, afin qu'on ne croie pas qu'il s'agit de quelque parent de Pierre Waldo, le chef des Vaudois.
Ou bien encore, le roman peut s'appeler, si vous croyez le titre plus alléchant : le Château des Étoiles. C'est un Stelleborg de fantaisie qu'un personnage s'est bâti en Dalécarlie, à l'imitation de celui d'Uraniemborg dans l'île de Haven. Dans ce château, il se passé des choses bizarres. Espérons qu'elles seront amusantes je crois, toute réflexion faite, que ce titre plaira mieux: Décidez. N'annoncez pas une peinture de la Suède ni du XVIII° siècle; car le cadre réel sera moins étudié que celui de Bois-Doré. J'y ferai de mon mieux; mais c'est surtout un roman romanesque que je fais cette fois.

Vous me dites qu'Alexandre (2) m'aime beaucoup : il a raison. Moi, je l'aime comme si je l'avais mis dans ce monde. J'adore les natures droites, tranquilles, sereines et fortes qui ont l'intellect en harmonie parfaite avec leur organisation. C'est très rare; c'est même un nouveau type dans l'humanité littéraire, qui, jusqu'à ce jour, n'a pu être ainsi par la faute probablement du milieu social. L'artiste jaloux, c'est-à-dire méchant et infortuné, est presque synonyme d'artiste. Dumas le père est essentiellement bon, mais trop souvent ivre de puissance. Son fils a de plus que lui le bon sens, chose encore bien rare en ce siècle de grandes orgies d'intelligence. Il ira loin, loin dans cette seconde moitié de siècle dont je ne verrai pas le bout, mais qui, j'en suis sûre, vaudra plus que la première. Soyez donc calmé; cher ami; je n'ai pas d'effluve magnétique; mais je crois, sans illusion désormais, et c'est tout le secret de ma petite force. Vous pouvez l'avoir bien plus grande et vous l'aurez, en sentant que ce monde marche comme il doit-marcher, et que vous poussez aussi à la bonne roue. Amitiés de mes enfants

G. SAND

(1) " Voyage dans les Mers du Nord à bord de la corvette la Reine Hortense ", de Charles Edmond
(2) Alexandre Dumas fils

 

Nohant, 8 décembre 1857

Mes pressentiments n'étaient donc que trop fondés. Je ne sais si c'est un malheur pour l'avenir de la Presse, je ne le crois pas (1). Mais ce qui m'inquiète, c'est votre position, que vous semblez regarder comme compromise dans la bagarre. Je ne peux même pas me livrer à des suppositions, ne sachant pas quelle part d'influence votre ami de Bellevue (2) a dans l'affaire. Si ce n'est pas indiscret de ma part de vous le demander, dites-le-moi; mais, en me répondant ou ne me répondant pas sur ce point, ne me laissez pas ignorer ce qui vous intéresse personnellement et en quoi, par hasard, du fond de ma Thébaïde, je pourrais vous être utile. Ce serait une joie pour moi d'en trouver l'occasion pour la saisir aux cheveux, et je ne craindrais pas de la tirer bien fort, cette belle chevelure qui nous effleure souvent à notre insu, comme celle des comètes.

Pour ma part, je me chagrine un petit peu aussi ; car j'ai contribué, dans le passé, à la fatale somme des avertissements. La punition de la Daniella tombe à présent sur les reins de Bois-Doré , qui doivent être cassés par ce coup de massue. Le public oublie vite et ne se reprend guère d'amitié pour une chose interrompue.

Mais tout ça n'empêche pas que l'article de Peyrat ne soit bien, et je trouve la rigueur très maladroite en somme. Ne concluait-il pas pour le serment? Et la Presse ne va-t-elle pas retrouver des abonnés au lieu d'en perdre?

Vous êtes bien l'obligeance personnifiée, d'avoir pensé à mes bouquins en dépit des ennuis, des inquiétudes et du mal de tète. Envoyez-moi des ouvrages que vous me citez, ceux que vous me croirez utiles, mon sujet donné. Il me faut une couleur locale de la Dalécarlie XVIII° siècle et une couleur historique de la cour, de la ville et de la campagne sous les deux règes qui précèdent celui de Gustave III. Je ferai bien cette couleur avec les événements mais je n'en sais pas le détail, et tout ce que je peux consulter chez moi passe sous silence, ou peu s'en faut, l'affaire des chapeaux et des bonnets.

J'ai les travaux de Marinier publiés dans-les vingt-cinq premières années de la Revue des Deux Mondes ; mais ce que je cherche ne s'y trouve pas. Si son Histoire de la Scandinavie ne traite que des temps anciens, elle ne me tirera pas d'affaire. Décidez et faites comme pour vous. Surtout faites vite, à condition que vous ne serez pas malade; et retenez ce que je vous devrai, sur ce que je vais demander à la caisse de M.Rouy (3) car il m'est redu pas mal sur Bois-Doré et je suis dans une petite crise financière qui n'est pas sans exemple dans mon budget annuel. Je pense que ma demande ne sera pas considérée comme une méfiance, je suis à mille lieues de cela. C'est tout simplement force majeure dans mes affaires personnelles.
Autre chose, à présent ! si vous n'êtes plus tenu par le collier, et que vous puissiez considérer ce temps d'arrêt comme un temps de vacances, venez le passer chez nous; vous travaillerez, vous me lirez ce que vous avez de fait, et votre temps ne sera pas perdu. Encore autre chose. Je vous ai envoyé l'article sur madame Allart. Comme il s'agit de lui être utile, nous n'attendrons pas, n'est-il pas vrai, la réapparition de la Presse ! Si vous en avez l'occasion, faites passer cet article ailleurs, le plus tôt que l'on pourra.

G.SAND


(1) La publication de Daniella [de George Sand] dans la Presse avait valu à ce journal deux avertissements successifs, au commencement de 1857; et, un troisième et dernier lui ayant été donné pour un article de M. Alphonse Peyrat, au mois de décembre de la même année, cette feuille se trouvait dès lors exposée à une suspension sans forme de procès.
(2) Le prince Napoléon (Jérôme).
(3) Caissier du journal La Presse

 

1858

Nohant, 9 janvier 1858

Je ne peux pas dire avec vous que je regrette beaucoup personnellement Rachel. Je la voyais si rarement, que sa mort ne me fait point de vide; mais je dis avec tout le monde que c'est un grand coup de plus porté à l'art, c'est-à-dire au sens du beau, et à cet idéal qui, sous toutes les formes, nous est aussi nécessaire que le bien et le bon.

Nous risquons de descendre tous, si quelques-uns ne montent pour nous dire que la vie est sur les hauteurs, et non dans les cloaques. Elle avait monté plus haut qu'aucune artiste dramatique de son temps. Qu'importe à présent que, dans la vie privée, elle ait trop cherché la réalité? On pouvait s'en affliger quand on la voyait de près; mais toutes les individualités ont le point de vue qui leur est propre: derrière la rampe, elle était prêtresse et déesse. Dans la coulisse, elle quittait sa divinité, et cela ne l'empêchait pas d'être souvent bonne en tant que femme; vous en avez eu la preuve, et vous faites bien de lui garder un bon souvenir.

Oui, je vous promets le Château des Étoiles (1) (par parenthèse, il m'amuse beaucoup à griffonner; est-ce bon signe?), si ça peut vous être utile; je le promets à vous, pas à d'autres. Si vous quittez, je ne reste pas. Mais vous savez que je serai obligée de vous demander de l'argent, tout l'argent peut-être, en vous livrant le manuscrit; quelle que soit l'époque rapprochée où il sera prêt. Voyez si c'est possible; car, pour moi, le contraire de ce possible serait l'impossible.

Je vis au jour le jour depuis vingt-cinq ans, et ça ne peut pas être autrement , et ça n'est, pas ma faute; si bien que je n'ai pas pu acheter un manteau et une robe d'hiver cette année, parce que l'accident de la Presse a dérangé mon ordre; ordre très réel dans ce que les avares appellent mon désordre. Je sais me priver moi-même et de tout, même quelquefois du nécessaire; mais je ne veux pas qu'un chat s'en ressente et s'en aperçoive autour de moi.

Ainsi voilà, entre nous: faites que l'on soit de parole; on en a manqué pour Bois-Doré, et j'ai attendu un reliquat de compte qui m'aurait permis de me vêtir en raison de la froidure; et surtout d'en vêtir d'autres qui n'ont pas, comme moi, la ressource d'acheter une couverture de laine en guise de ouate et de soie.

Donc, grâce à la couverture de laine, je m'emballe demain matin pour faire douze lieues au grand air. Je vais voir la belle Creuse et ses petites cascades glacées. C'est votre faute si je gèle; à force de lire le Groenland , je me suis amourachée des glaciers, des nuits polaires, des tempêtes et des banquises.

Bonsoir.

G.SAND

(1) Premier titre de l'Homme de neige .

 

Nohant, 25 janvier 1858

Cher ami,

Je reçois des épreuves du libraire qui imprime Bois-Doré; ce doit être la partie qui n'a pas été composée par la Presse et corrigée par moi. Comme ce libraire m'envoie deux exemplaires de ladite épreuve, je les ai corrigées toutes deux et je vous en envoie une, afin que vous n'ayez plus à vous en tourmenter. Pourtant, si fait, il faut que vous voyiez si la fin de ce que j'ai corrigé pour la Presse il y a deux mois, et le commencement de ce que je vous envoie aujourd'hui s'accordent bien.

Je m'étonne de n'avoir pas de vos nouvelles. Où en sommes-nous de nos derniers accords sur le Château des Étoiles? Je sais bien que tout ce qui dépend de vous à mon égard sera accordé. Mais êtes-vous toujours le maître?

J'avance beaucoup dans mon travail et je crains de vous arriver trop vite dans ma demande d'argent. Pourtant comment faire? Il est bien entendu que, si cela ne se peut pas, vous me le direz bientôt et vous n'en annoncerez pas moins un roman de moi, que je vous ferai plus tard, quand vous en aurez besoin.

Bonsoir et bonne santé. Maurice m'a dit que vous faisiez une pantomime. Diable! monsieur, vous allez sur mes brisées! j'en ai fait beaucoup autrefois. Mais j'ai été dépassée par d'autres auteurs sur le théâtre de Nohant. Je retiens la vôtre: nous vous la jouerons quand vous viendrez ici.

A vous de coeur.

G.SAND

 

Nohant, 30 janvier 1858

Je suis contente, enchantée que vous soyez réinstallé à votre feuilleton. L'horizon que vous avez vu en noir s'est éclairci et tous vos amis en sont contents, moi surtout.

Quant au Château des Étoiles, ça ne peut pas s'arranger comme ça. Comment passerais-je l'été avec deux mille francs? Rappelez-vous Nohant: il y a du monde et de la dépense! Pour m'arranger du budget que vous m'offrez, il faudrait aller vivre à Gargilesse; ce qui ne serait pas très désagréable, mais ce qui n'est possible que dans mes courts moments de vie de garçon. Donc, cherchez un autre problème, cher ami, ou dites-moi de chercher un autre titre à annoncer dans la Presse. J'aurai largement le temps de vous faire un roman pour l'époque où vous en aurez besoin, et je pense, d'ici à une quinzaine, vous dire mon titre.

Voilà, quant au Château en question, l'ultimatum non de ma volonté, mais de ma caisse. Livraison dans un mois ou six semaines et payement intégral comptant (approximatif, bien entendu, sauf à nous tenir mutuellement compte de la différence d'une petite somme). Publication en septembre, en octobre au plus tard. Et cet arrangement m'est encore onéreux, il retarde la vente au libraire de tout le temps qui va s'écouler avant la publication dans le journal. C'est là tout le sacrifice que je veux faire au plaisir très grand et très réel de n'avoir affaire qu'à vous.

En vous disant mes exigences, je sens bien qu'elles peuvent paraître excessives à la Presse. Donc, je n'insiste que pour vous dire que je voudrais bien faire autrement et que je ne peux pas. Répondez-moi donc tout de suite, cette fois; car je reçois des offres, et il ne m'est pas possible de ne pas y répondre dans peu de jours.

Bonsoir, cher ami. L'attentat me chagrine beaucoup: il va faire redoubler de rigueur contre une foule de gens qui n'y ont pas plus trempé que vous et moi. C'est ainsi que l'histoire humaine suit son cours toujours dans les mêmes errements et les mêmes fatalités. A vous de coeur. Vous avez reçu les épreuves, n'est-ce pas?

G.SAND

 

Nohant, 18 février 1858

Cher ami, puisque la Presse a publié le titre du Château des Étoiles, dans le premier numéro de sa réapparition, et avant que nous ayons pu nous entendre définitivement sur l'époque du payement, je ne veux pas vous donner un démenti, et il faut conserver ce titre. J'en ai donné un autre au roman actuel; avec de légères modifications, il n'y sera plus question d'étoiles. Je vais donc en disposer, conformément à votre entretien avec Emile Aucante, et conformément à son désir, vous laisser le titre que vous avez annoncé. Annoncez donc; vous aurez le roman l'automne prochain, si vous êtes toujours à la Presse. La fin des Bois-Doré a-t-elle satisfait le public? vos abonnés avaient-ils repris goût à ces pauvres abandonnés depuis deux mois? c'est douteux. Moi, ici, je ne sais rien et n'ai le temps de rien savoir.

Il me semble que la Presse se tire assez habilement de la situation qui lui est faite et que Guéroult et M. Castille ne manquent pas de savoir-dire. Vous voyez souvent Guéroult, je présume; faites-lui toutes mes amitiés; c'est un de mes anciens bons camarades.

Si vous voyez madame Arnould, dites-lui que je crois qu'elle ne m'aime plus, car elle ne me donne pas signe de vie. Bonsoir, cher ami; je suis contente de la solution que j'ai pu trouver pour nos titres de roman. Ça arrange tout. A vous de coeur.

G.SAND

 

1859

Nohant, 18 décembre 1859

Cher ami,

Ce changement de titre me contrarie: je n'aime pas à céder sans savoir pourquoi. Mais c'est accompli, n'en parlons plus. Ce à quoi je ne puis céder, c'est à laisser couper mes feuilletons en deux. Pour cela, non, non, non ! Dites-le, et avertissez que, si on ne se conforme pas aux conventions que vous avez faites avec moi, j'aime mieux que l'on me rende toute parole et le manuscrit. Je ne tiens pas à écrire dans les journaux, bien au contraire! Les feuilletons conviennent mal à ma manière et m'ôtent la moitié du succès que j'ai dans les revues et en volume. Il n'y a pas assez d'accidents et de surprises dans mes romans pour que le lecteur s'amuse au déchiquetage de l'attente. Ce roman-ci, particulièrement, a besoin d'être lu par chapitres comme ils sont chiffrés et coupés, pas autrement.

Donc, maintenez votre autorité et mon droit, ou bien ne commencez pas. La Revue des Deux Mondes est toute prête à me prendre l'ouvrage aux mêmes conditions, et cela ne me portera aucun préjudice. Ayez la conscience en paix sur ce point. A vous de coeur.

G. SAND

 

1860

Nohant, 11 février 1860

Cher ami,

Il y a bien des jours que je veux vous répondre pour vous dire d'abord que je suis contente que vous soyez reçu aux Français , puisque c'était votre désir; et puis que je vous remercie de toutes les choses bonnes et aimables que vous me disiez à propos de Constance Verrier. Et puis aussi, je voulais vous demander de faire reproduire dans la Presse une page de Victor Hugo qui me venge bien noblement de certaines insultes, archicalomnieuses, Dieu merci! mais le temps m'a manqué soir et matin, pour vous faire remerciement de cet appel à votre amitié. Voilà que je trouve cette page insérée tout au long dans la Presse, et je pense que c'est à vous que je le dois. Merci donc encore, et de tout coeur.

Maurice m'écrit qu'il vous a vu et que vous allez bien. Moi, je pioche toujours avec une passion tranquille, moitié habitude, moitié besoin d'esprit. Je me demandais l'autre nuit, en m'endormant, pourquoi nous aimions tant à produire, nous autres gens du métier, et j'ai trouvé une réponse ingénieuse, pour quelqu'un qui dormait déjà aux trois quarts: C'est que, dans la vie que nous menons, rien ne s'arrange comme nous l'avons souhaité ou prévu, et que, dans les histoires que nous inventons, nous sommes maîtres des destinées de nos personnages. Nous faisons avec eux le métier de Dieu, ce qui est très amusant, bien que ce ne soit qu'un règne dans le monde des rêves.

Sur ce, bonsoir et encore merci, et à vous de tout coeur.

G. SAND

 

Nohant, 26 mai 1860

Cher ami,

Je vous remercie de la promesse que vous voulez bien me faire et qui endort provisoirement les soucis de mon pauvre ami aveugle (1). Tâchez de songer à lui et permettez-moi de vous le rappeler quand ce sera possible. Croyez donc bien que, de mon côté, je ferai tout mon possible pour récompenser votre vertu, et même votre sournoiserie, qui me paraît une amabilité de plus.

J'espère que Maurice va bientôt venir me raconter vos découvertes chimico-culinaires, et que, plus tard, vous me raconterez que vous avez tiré, de votre fournaise du Théâtre-Français, un fort bon mets pour le public. Calmez les impatiences inévitables du métier d'auteur assistant aux répétitions. Cela est terrible, je le sais, surtout à ce théâtre, où chacun en prend à son aise; mais, en somme, dites-vous que vous êtes dans l'âge où ces agitations font vivre. Moi, je suis dans celui où l'on prise davantage la tranquillité; mais je ne vous souhaite pas d'avoir la philosophie trop précoce. Les paysans d'ici disent: "On a bien le temps d'être vieux!"
Bonsoir et merci, et tout à vous de coeur.

G. SAND

(1) Charles Duvernet.

1869

Nohant, le 20 avril 1869

Cher ami,

Pour le moment, je suis éreintée: j'ai dépassé mes forces, et mes soixante-cinq printemps me rappellent à l'ordre. Ce ne sera pas tout de suite que je pourrai écrire ou lire une ligne, même de Victor Hugo ! et je vais me reposer à Paris en courant du matin au soir! Si on peut m'attendre, je ferai tout mon possible pour ne pas arriver trop lard. Ce qu'il y a de certain, c'est que je prends acte de la sommation du Temps, et je ne m'engagerai pas ailleurs.

Certes le Temps est un journal qui se respecte et se fait respecter, et, de plus, M. Nefftzer (1) est un des êtres les plus sympathiques qu'on puisse rencontrer. Je ne sais pas comment je n'ai jamais rien écrit dans sa maison. C'est que je n'écris plus. Ce gagne-pain éternel, le roman à perpétuité m'absorbe et me commande. -- À propos, reprochez-lui de ne plus m'envoyer le Temps. Je n'étais pas indigne de le recevoir. On me l'a supprimé.

Maurice vous remercie de votre bon souvenir. Il vient de faire un triste voyage à Milan pour voir mourir notre pauvre Calamatta. Sa petite femme a été bien éprouvée. Enfin, on se calme. Ils ont deux fillettes si charmantes! La grâce, la douceur, l'intelligence de l'aînée sont incroyables pour son âge.

A bientôt, cher ami. N'oubliez pas qu'à Paris, je demeure rue Gay Lussac 5, bien près de vous.

G.SAND

(1) Directeur du Temps

 

1871

Nohant, 23 juillet 1871

Cher ami,

Je suis charmée de vous savoir sorti de toutes ces crises violentes. Est-il vrai que votre maison de campagne ait été pillée, dévastée, abîmée, comme on nous l'a dit? Vous ne nous parlez pas des pertes matérielles les vôtres ont du être sensibles; car vous aviez des objets d'art, et ce sont presque des êtres qu'on a le droit de regretter. Les journaux m'ont, pour la vingtième fois, gratifiée d'une grosse maladie je ne me suis jamais mieux portée. La vieillesse m'a fait une santé de fer, à l'épreuve même du chagrin, qui, pourtant, a été long et profond. Nous voici dans une période d'allégement relatif, c'est-à-dire que nos malheurs, à l'état aigu, ont cessé d'empirer. Mais revivrons-nous de la vie normale qui convient à la France?

J'allais écrire au Temps pour lui proposer un très joli roman de Maurice, qui pourrait paraître tout de suite, et que j'entremêlerais, deux fois par mois, du feuilleton champêtre ou sentimental dont vous me parlez. Vous êtes donc toujours le bienvenu porte-parole de ce journal, le seul que l'on puisse lire sérieusement aujourd'hui; j'en suis ravie, et, comme mon traité avec la Revue des Deux Mondes est expiré, que rien ne m'oblige à le renouveler tout de suite, je peux vous réserver le roman que je suis en train de faire, et qui succèderait au roman de Maurice, si cet arrangement était agréé par Nefftzer.

Quant au prix, Maurice recevrait celui qui est d'usage au journal, et, moi, je m'en remettrais à vous pour fixer le mien. On me donne, à la Revue des Deux Mondes, quarante et un francs vingt-cinq centimes par page . Je ne sais pas le calcul à faire pour traduire ce chiffre en format de feuilleton. Il est vrai que la Revue bénéficiait de la première édition de mes ouvrages, et que, par un nouveau traité, passé entre Michel Lévy et moi, elle n'a plus ce bénéfice.

Aussi je comptais renouveler avec elle au prix de six cents francs la feuille, au lieu de six cent soixante ; mais je ne suis pas décidée à renouveler. Le vieux Buloz, -dont les qualités compensaient les défauts, et dont, depuis ces dix dernières années, je n'ai eu, en somme, qu'à me louer, en dépit de quelques accrochages, - le vieux Buloz est, ou malade, ou inférieur ou démissionnaire; il ne me donne plus signe de vie depuis un an, et je n'ai plus à faire à lui directement. Cela change ma position morale à cette Revue, et ne me la ferait plus considérer que comme un gagne-pain auquel rien ne m'attache particulièrement.

Faites donc les calculs que je ne sais pas faire, et voyez si je ne suis pas trop chère pour Le Temps; sa rédaction m'est si sympathique, que je voudrais pouvoir y travailler pour rien; mais vous savez comment j'ai toujours vécu au jour le jour. Ce n'est pas un mérite,.puisque c'était un devoir.

Répondez-moi, cher ami; je ne demande qu'à vous dire oui.

A vous de coeur, et bonnes amitiés de Maurice. Si nous nous arrangions pour une affaire de durée, j'aurais grand plaisir à en causer avec vous, et vous devriez venir passer quelques jours dans ce vieux Nohant que vous connaissez, et où vous savez qu'on vous aime.

G.SAND

 

Nohant, 18 août 1871

Cher ami,

Je vous renvoie l'épreuve reçue ce matin (1). Je vous supplie de mettre beaucoup d'exigence à ce que l'on observe ma ponctuation, sans laquelle mon style (par sa nature et je ne sais pourquoi) est tout à fait incompréhensible. Je corrige donc avec beaucoup de soin; mais, dans la plupart des journaux on n'en tient pas compte, j'espère que Le Temps est plus consciencieux, et j'avoue être très sensible à une virgule qui dénature une idée. II y a, à la Revue, des pédants obstinés a leur méthode de ponctuation, qui est mauvaise, illogique, absolue, bête par conséquent. Celai m'a fait damner. Si je retrouvais chez vous, la liberté et la responsabilité personnelle, non seulement de ma manière de voir et de sentir, mais aussi de ma ponctuation, qui est une partie essentielle de ma forme, je m'en réjouirais beaucoup.-Cela me fait penser qu'un feuilleton sur la ponctuation comme je la comprends ne serait pas ennuyeux et aurait son utilité qu'en dites-vous?

J'ai écrit à M. Hébrard pour accepter l'offre dont vous avez bien voulu être l'intermédiaire, me réservant de vous dire, au bout d'une année, si je me trouve vraiment dans les mêmes conditions qu'à la Revue. Ma belle-fille, qui sait calculer et que je consulte, me dit qu'elle croit que j'aurai plus de travail pour atteindre à la même somme. Nous verrons s'il y a une différence qui vaille la peine que je vous la signale. Quant à présent, marchons.

M. Hébrard me dit que vous ne saviez pas que le roman de M. Hector Malot devait passer après celui de Maurice, c'est-à-dire avant moi. Il faut le laisser passer. Je ne veux prendre la place de personne. Si j'ai plus de travail que je n'en peux écouler au Temps, je pense que j'aurai quelque chose à donner à la Revue pour régler mes comptes, et tout s'arrangera. Amitiés de la famille et à vous de coeur, cher ami.

G. SAND

(1) Épreuve du premier feuilleton des Impressions et Souvenirs qui furent publiés dans le Temps.

 

Nohant, 25 août 1871

Cher ami,

Vous me donnez de bons encouragements et je ferai de mon mieux. Pourtant, il faut que vous m'aidiez un peu d'avis très francs au besoin. Je rentre dans la vie pratique en quelque sorte, au sortir de la Revue, où je ne faisais guère que des romans; quand j'avais quelque vue personnelle à émettre, ce brave Buloz avait une peur de chien de me voir sortir du gaufrier politique et des convenances de son cénacle. Je ne me disputais pas avec lui, ou je me disputais selon ma patience du moment, mais je n'étais vraiment pas libre moralement et, dans ces derniers temps surtout, j'ai senti un grand besoin de pouvoir dire ce qui me vient ou ce qui m'est venu antérieurement, en dehors de la fiction. Vous avez deviné cela quand vous m'avez tracé ce plan de feuilletons qui me sera un gros respire, comme on dit en Berry, après des années d'étouffement.

I1 faut pourtant nous entendre sur la dose de liberté dont je peux disposer car je reconnais bien que la liberté absolue n'est possible que quand on écrit sur une page que l'on signe tout seul. Je ne crois pas avoir des opinions dangereuses et subversives qui puissent compromettre l'attitude très digne et très calme du Temps. Mais j'ai mes heures où je suis un peu plus agitée que ses premiers Paris. Pourvu que, par la date de mes articles, je mette ces émotions à distance il ne s'inquiétera pas, n'est-il pas vrai? Si je dépassais son programme, je l'autoriserais de tout mon coeur à faire ses réserves en note. Je tâcherai qu'il n'y ait pas lieu, mais tout en me promettant de faire de simples causeries sur des sujets variés, je sens bien qu'il ne me sera plus possible de ne pas parler du temps présent. Tout se tient dans l'émotion et ma sérénité a son genre d'émotions qu'il m'est difficile de retenir. Qui est-ce qui croirait ça?

Eh bien, s'il m'arrivait de prendre le mors aux dents, je veux bien que vous m'avertissiez, je me rends toujours aux bonnes raisons mais ne me laissez pas ignorer les craintes que je pourrais inspirer et le pourquoi de ces craintes. Autre chose je désire avoir du succès dans le Temps, pour gagner en conscience l'argent qu'on me donne. I1 faut que vous me disiez tout bonnement après chaque article, dans les commencements, si la chose a plu, ou si elle a ennuyé. Les mêmes sujets n'iront pas à la même fraction du public, je le sais; mais il en est qui peuvent ne plaire à personne, et, où je suis, je ne peux pas le savoir.

Promettez-moi cette sincérité j'arriverai à connaître votre public et à gagner ses sympathies. C'est vous qui avez rédigé l'annonce de ma collaboration; c'est très élogieux et très bien tourné. Je vous en remercie, je voudrais mériter tout cela. Mes amitiés à Taine; je le lis.

A vous de coeur

G. SAND

 

Nohant, 3 novembre 1871

Cher ami,

Le roman s'appellera tout bonnement Nanon. Je l'ai lu (du moins, ce qu'il y a de fait, les deux tiers) à Maurice. Il dit que ça peint bien ce que ça raconte, et, comme il est assez difficile pour moi, j'ai un peu d'espoir de finir sans trop de dégoût. J'ai le malheur de n'aimer que fort peu des choses que je fais, et de ne jamais trouver que l'exécution réponde à l'entreprise. Enfin, tout mon désir, c'est de ne pas vous voler mon salaire.

Que je vous plains d'être en répétition ! je connais ce supplice, et je connais aussi la personne qui vous agace : c'est une enfant gâtée qui ne se console pas de vieillir et qui s'en prend à tout le monde, surtout à ses rôles.

Je me suis promis de ne plus lui en donner : non pas qu'elle n'ait bien tenu celui que je lui avais confié; mais elle l'a lâché vite, et l'ennui qu'elle m'a donné aux répétitions ne vaut pas le service qu'elle m'a rendu. Sarah n'est guère plus consolante, à moins qu'elle n'ait beaucoup changé. C'est une excellente fille, mais qui ne travaille pas et ne songe qu'à s'amuser quand elle joue son rôle, elle l'improvise; ça fait son effet, mais ce n'est pas toujours juste. Vous devez trouver votre consolation avec Pierre Berton, qui est si fidèle, si exact, si consciencieux et si sûr.

Pour moi, non, je ne songe pas à donner une pièce; j'en ai deux ou trois, mais point de parti pris sur l'époque. Je trouve le public trop ahuri. J'aimerais mieux, à l'heure qu'il est, être jouée en province.

Le dîner chez Magny a donc repris son cours? Qui sont vos convives à présent? Le pauvre Edmond de Goncourt a-t-il reparu ? Je n'ai plus entendu parler de lui depuis la mort de son frère. Saint-Victor a fait un beau livre. Flaubert a-t-il été des vôtres? Je ne sais s'il est toujours à Paris.

Je compte que vous me tiendrez au courant de vos aventures. Le théâtre est amusant quand même, une fois qu'on a pris son parti du résultat, quel qu'il soit. C'est toujours un coup de dés. Bon courage et bonne chance ! Vous savez combien je le désire.

A vous de coeur

G. SAND

 

1872

Nohant, 3 janvier 1872

Cher ami, j'avais reçu déjà une lettre de M. de Gobineau concernant la visite que dom Pedro voulait me rendre à Paris. J'ai répondu que je ne quittais pas Nohant cet hiver et que j'en avais des regrets fondés sur lé mérite personnel que l'opinion accorde sans conteste, m'a-t-on dit, à cet auguste personnage. M. de Gobineau ne m'a pas donné d'adresse pour lui répondre. J'ai répondu quand même par son titre de ministre de France au Brésil, et j'ignore s'il a reçu ma lettre. Puisque vous avez des relations indirectes avec lui, veuillez savoir et me faire savoir si cette lettre lui est arrivée. Pour clore ce chapitre, je vous dirai que je ne crois pas que dom Pedro prenne la peine de venir si loin voir une vieille bonne femme comme moi ; mais, dans le cas où, comme le calife Haroun-al-Raschid, il voudrait parcourir la France en simple particulier, il trouverait chez nous la cordiale et respectueuse hospitalité du paysan.

Partons d'une autre illustration à laquelle je vous prie de présenter aussi mes respects et mes compliments dévoués, Renan. J'ai reçu son livre, je ne l'en ai pas remercié; je ne l'ai pas lu encore,vous savez pourquoi le travail d'une part, de l'autre les vacances de famille, qui ne me laissent pas, durant cette quinzaine, une heure de recueillement. Je vous charge donc de m'excuser et de lui dire que je ne veux pas le lire en courant et au milieu du vacarme des enfants grands et petits qui m'entourent. Je garde cela pour raccommoder mon cerveau fêlé par la récréation du jour de l'an.

Aussi comme j'ai peur pour le feuilleton que vous vous voulez avoir quand même II sera peut-être insensé au premier chef : nous sommes toujours en danse, nous avons à faire les Rois et à fêter l'anniversaire de mon Aurore, le 10 janvier . L'Aurore (déjà nommée) comme continue à dire Balandar(1) est devenue toute rouge en recevant votre lettre, et pour la première fois, elle s'est décidée à lire couramment de l'écriture, en ajoutant que vous en aviez une très jolie et à son goût.

Plauchut m'a parlé du courrier de Manille. Mais on sonne le dîner, je veux donner ma lettre à la boîte qui passe(2); je reprendrai demain ce chapitre et je n'ai que le temps de vous embrasser pour le nouvel an.

G.SAND

(1) Nom d'une des marionnettes de Nohant
(2) Le service de la poste faisait alors par un courrier dont la voiture était munie d'une boite aux lettres.

 

Nohant, 8 janvier 1872

Cher ami,

Je vous remercie (j'ai toujours à remercier avec vous!) de m'avoir envoyé le livre de Quinet (1). Nous sommes en train de le lire. Il est magnifique de forme, un peu enfantin, quant au fond, en ce sens qu'il découvre à chaque pas des choses très connues, qu'il eût dû connaître depuis longtemps avant d'écrire l'histoire des peuples. Il eût dû s'aviser plus tôt que, pour faire l'histoire des hommes, il faut connaître celle de l'homme. Il avoue qu'il ne la connaissait pas; mais il ne l'avoue pas naïvement, il encadre de trop d'orgueil ce qui n'est chez lui qu'une facilité d'assimilation de la forme littéraire à un sujet qui ne lui était pas familier. Cette facilité est très grande et très belle. Cela ne suffit pas pour l'autoriser à découvrir - en tremblant et en invoquant la nature comme une divinité dont il serait l'oracle inspiré - qu'en même temps que le monde modifie ses formes, les êtres organisés modifient les leurs; un enfant de six ans sait cela. Il faut avoir en toute sa vie l'esprit à l'envers pour ne pas l'avoir vu.

Je fais bon marché de beaucoup d'affirmations qui ne sont pas justes par rapport à la succession des formes et à l'époque certaine de leur apparition. Il se trompe sur la foi de beaucoup d'autres. Pour les redresser, il eût fallu une vie d'études spéciales, et il écrit, impatient de faire connaître ce qu'il vient d'apprendre. Mais il est généralement trop affirmatif sur des points que la science n'a pu juger sans appel ou qu'elle aura à redresser plus tard. Conclusion: on n'entre pas dans certains sanctuaires, quand on a passé le temps d'y entrer porté par l'amour du dieu qui s'y révèle. On tourne alentour, à force d'intelligence et d'habilité, on en approche, on saisit quelques rayons, on ne voit pas la figure du dieu. Ceux qui l'ont vue n'ont pas de paroles pour la peindre et point de compas pour la mesurer. Ils en restent éblouis et préfèrent l'aridité des savants, qui n'expliquent rien, aux explications des littérateurs, qui veulent tout expliquer. C'est là mon impression que je vous donne entre nous. Il y a si peu de beaux livres, qu'il ne faut pas critiquer celui-ci; il est beau quand même, aimable à lire, heureux d'expressions. Il a la clarté enseignante et peut être très utile à ceux qui n'ont jamais songé à ce qui est. Pour moi, il est sans profondeur vraie et ne m'apprend rien jusqu'ici. Peut-être changerai-je d'avis au second volume. Je vous avoue que je n'ai de respect que pour ce qui me présente un aspect nouveau. Trois lignes d'un homme sans nom qui pousse ma pensée en avant (cela arrive quelquefois) me frappent et me saisissent beaucoup plus que de gros livres où je parcours un pays exploré et où l'on ne me signale pas ce qui a du m'échapper.

Au lieu de bavarder, je devrais bien faire mon feuilleton Je vais m'y mettre. J'espérais pouvoir le faire sur ce livre de Quinet. Il ne m'inspire pas, et, comme j'aime Quinet, je ne veux pas parler de fui pour faire des restrictions.

Plauchut vous remercie de la confiance que vous avez en lui, et je vous en remercie aussi, moi. Il écrit son entrée en matière et promet de me la lire. Voilà donc M. Vautrain nommé On nous envoie la dépêche. Je pense absolument comme vous sur l'effet de cette nomination. Voilà bien assez de défis lancés par Paris à la province. II me semble qu'il eût fallu causer ensemble avant de s'envoyer des cartes et des témoins, et Victor Hugo est la personnification de cette politique, lui qui, à Bordeaux, s'est fâché avant toute discussion. Bonsoir, cher ami; tout Nohant vous embrasse. Les bals du soir continuent. Les petites s'y exercent à une pantomime échevelée ce qui n'empêche pas de prendre très bien les leçons le lendemain.

A vous de coeur.

G.SAND

P.S. : Lina disait hier au soir, à propos de Quinet, que, si elle était la nature, elle aimerait mieux un jeune amoureux bête qu'un vieux galant éloquent. Il faut vous dire qu'elle sait la géologie mieux que lui.

(1) La Révolution

 

Nohant, 2 mai 1872

Cher ami,

Impossible à présent mon article sur l'Année terrible ; mais vous l'aurez le mois prochain, au plus tard. Je parlerai en même temps de Bouilhet et d'autre chose.

Il me semble que Le Temps a déjà dit sur l'Année terrible d'excellentes choses et que l'auteur n'est pas de ceux qu'on risque d'oublier.

Mon Aurore va mieux. Elle n'aime pas qu'on la peigne, et, ce matin, elle m'a dit " Je voudrais être comme CHARLES Edmond, tu me laisserais tranquille." Après quoi elle m'a demandé pourquoi les hommes perdaient leurs cheveux plus que les femmes. Je lui ai dit que c'est parce que les femmes étaient beaucoup plus raisonnables, et la maligne a repris : " Ça n'est pas ça, c'est parce qu'elles en mettent des faux tant qu'elles veulent. "

Ma petite malade de Nîmes va mieux aussi. Sa mère va sans doute nous la ramener et j'irai à Paris tout de suite après.

A vous, cher ami

G.SAND

 

Nohant, 5 mai 1872

Cher ami,

Je vous envoie l'épreuve corrigée ; Il nous est impossible, à Maurice et à moi, de comprendre cette prhase de votre lettre " Je demande à Maurice de proportionner bien les coupures de son feuilleton, courts ou longs, comme il voudra. "

Qu'entendez-vous par proportionner, si c'est court ou long à volonté? Expliquez-vous, on ne demande qu'à vous complaire. Le metteur en pages du Temps nous avait écrit " Les chapitres sont trop longs, veuillez les faire de neuf à dix paquets. " C'est à quoi Maurice se conformera le plus possible.

Va pour Mademoiselle de Cérignan (1)!

Du moment que le retard de la publication n'est qu'une question de jours, Maurice ne s'impatiente pas, je vous assure, et il voudrait bien vous tenir ici, non pour vous rosser, mais pour vous promener dans notre doux pays, si triste l'hiver, si riant et si frais maintenant. Ma Lolo (2) va mieux, et sa maman revient jeudi avec la petite, qui va mieux aussi; c'est donc grande impatience et grande joie à la maison. Me voilà assurée tout à fait d'aller vous embrasser vers le 15, du 15 au 20 probablement. Je vous prie de le dire à Duquesnel et de ne pas trop le dire à tout le monde, pour que je n'aie pas trop d'oisifs et d'indifférents à mes trousses. Je voudrais bien ne voir que mes amis. Je porterai une pièce que je crois BELLE (3) ! Comprenez-vous ça de ma part? Mais c'est une impression personnelle, provenant d'un certain rayonnement intérieur que j'ai éprouvé en l'écrivant spontanément. Il se petit que ce soit une pure illusion, une fantaisie d'auteur et que la chose ne vaille pas deux sous. Je n'aurai ni surprise, ni dépit, ni chagrin si on me désabuse. Je recommencerai et tâcherai de mieux faire.

Voulez-vous mon avis tout désintéressé sur les correspondances du Temps? Les lettres de Versailles sont excellentes et toujours à propos; celles d'Espagne et d'Italie sont trop longues et trop fréquentes, bien que les pages d'Erdan aient du mérite et fassent bien connaître la situation, la couleur des choses, l'état des esprits. Mais il y a un peu trop de potins. Quant aux lettres d'Espagne, on voit un correspondant mal situé dans le monde, ramassant des propos d'auberge ou de carrefour qui n'ont point de portée, et disant longuement des choses dont on se soucie médiocrement. Quand un reporter n'est pas lancé dans les cercles où l'opinion s'élabore, il faut qu'il voie les faits extérieurs de tout près, au risque de se faire casser la gueule.

Sur ce, bonjour, cher ami ; voyez tes jolies choses qu'Aristophane a dites sur les chauves.

Lolo vous embrasse. A bientôt.

G. SAND

(1) Titre d'un roman de Maurice Sand publié chez Calmann-Levy
(2) Surnom que George Sand donne à sa petite-fille Aurore
(3) Mademoiselle La Quintinie, pièce inédite

 

Cabourg-les-Bains, Calvados, 1er août 1872

Nous sommes partis samedi, malgré vos bons avis ; nous avions peur, pour nos fillettes, de la chaleur torride de Paris. Nous avons trouvé bon gîte à Trouville et, le lendemain, à Cabourg, où nous sommes installés pour quinze jours au moins. Envoyez-moi donc le Temps, l'arriéré depuis le 25 juillet et le courant, vous nous ferez plaisir. Quand nous partirons, je vous avertirai. Nous sommes les plus heureux du monde : le temps frais, plage superbe, mer tantôt unie, tantôt brutale et toujours excellente pour le bain. Aurore a fait ses débuts par une houle furieuse; le baigneur dit qu'il n'a jamais vu d'enfant si n'hardi. Titite rechigne. Touts deux sont fraîches et ivres de plaisir. Titite préfère l'âne à la mer. Les coqueluches ont disparu ou peu s'en faut, même la mienne.

Il est probable que je travaillerai un peu, car j'ai des heures de reste; vous devriez venir nous retrouver et travailler ici.

Bonsoir, cher ami nous vous embrassons tous, même Plauchut, qui prétend que la mer lui ôte son ventre, lequel nonobstant pousse à vue d'oeil.

G. SAND

P.S. : On nous dit que l'emprunt a un succès fantastique ; comme Bismark doit regretter de n'avoir pas exigé dix milliards!

 

Nohant, 20 septembre 1872

Ne voyant pas paraître mon, feuilleton, je me dis que quelque chose a peut-être embarrassé la direction. J'ai peut-être tapé trop brutalement sur les bons frères, en parlant du célibat ecclésiastique. Otez donc vous-même ce qui tourmenterait ces messieurs. J'aurai tant d'autres occasions pour dire tout ce que je pense, que je ne tiens pas à quelques phrases de plus ou de moins à un moment donné. Vous avez mes pleins pouvoirs, une fois pour toutes.

Je pense que vous avez reçu les manuscrits et que vous pourrez bientôt me donner des nouvelles de Berton. J'ai reçu le livre de Bréal : c'est littéralement, jusqu'ici, ce que je pratique, ce que j'ai pratiqué avec mes enfants. Il est donc impossible d'être plus d'accord que nous ne le sommes. Je jouais avec Maurice et je joue avec Aurore des comédies à deux où nous faisons toute sorte de personnages. On est tout étonné, en faisant parler les enfants, des ressources de leur improvisation, et de tout ce qu'ils savent à notre insu. Il est essentiel de se le faire révéler et expliquer, afin de confirmer ce qui est bien apprécié par eux et de redresser ce qui ne l'est pas. Sous la forme de jeu, on les fait beaucoup travailler sans qu'ils s'en doutent. Mais il faut aimer et connaître bien ce petit monde-là. Comment demander cet amour et cette science aux maîtres d'école que l'on nous donne! Ils sont crétins pour la plupart, et si misérables, qu'on en a pitié. Le pédagogue idéal, vous l'avez vu à Nohant c'est ce vieux Boucoiran qui a fait l'éducation du jeune âge de mes enfants et de ma nièce (la mère des grands garçons que vous voyez autour de moi) je lui dois, à ce Boucoiran, mes meilleures notions sur l'enfance et la manière de la servir. Il y a, sous ce vieux masque, un ange intelligent; nous lisons ensemble le livre de Bréal, et, certes, ces idées-là lui vont.

Maurice est parti pour la Sologne avec les Boutet ; il reviendra le 26 pour recevoir madame Viardot et ses filles, avec Tourguenef. J'ai écrit à Ferri de venir et Plauchut revient aussi; vous voyez que Nohant ne désemplit pas. Pourtant il y a toujours votre chambre microscopique si le coeur vous en redit.

G.SAND

 

Nohant, 9 octobre 1872

J'ai reçu ce matin votre lettre, cher ami, et j'attends celle de demain. Je ne vous envoie pas le quatrième acte. Il est arrangé jusqu'à la réplique de Lucie à la déclaration de Moréali. Cette réponse contiendra peut-être, en résumé, ce qu'elle lui disait dans le cinquième acte, si vous me prouvez qu'elle ne doit pas le revoir après sa déclaration. Mais alors elle disparaît du cinquième acte, elle n'y a plus rien à faire, et la pièce ne doit plus s'appeler Mademoiselle La Quintinie.

Pourquoi ôter le dévouement de cette fille pour sa mère, la lutte contre le père irrité, la confession qui est une justification de la mère devant sa fille et devant son futur gendre ? Dans la vie réelle, cela aurait à se passer ainsi. La fureur du grand-père éveillerait les soupçons effrayés de la fille, et la mère aurait besoin de ne plus les mériter ; car le général l'a calomniée par sa jalousie, en somme, et Moréali n'est pas le seul coupable de la pièce. Ce général dévot, c'est le mari d'Elmire d'autres conditions.

Je trouve aussi qu'après m'avoir fait réhabiliter Moréali, par cette candeur qui lui fait ignorer la passion qui le guide, vous me le feriez avilir en l'envoyant, de son propre mouvement, voler avec effraction, pour éviter un blâme assez léger de l'opinion publique. Quel mal a-t-il fait volontairement à madame La Quintinie? Aucun! il n'a pas su qu'elle l'aimait, il lui a dit probablement du mal de son mari et de son père, il l'a peut-être engagée à les quitter. Les dévots seraient avec lui et, si le général plaidait contre lui, il perdrait. Lucie ne peut pas apprécier cela, elle ne sait rien ; mais Moréali. qui se sait innocent d'adultère, ne peut pas craindre au point de voler pour se soustraire à un scandale sans effet. On comprend qu'il le fasse pour se justifier aux yeux de Lucie, qu'il aime encore, qu'il aimera jusqu'au dernier soupir. Tout. cela me paraissait s'enchaîner logiquement. Ce que vous m'écrivez aujourd'hui me fera peut-être changer d'avis demain matin mais, jusqu'à présent, vous ne m'avez pas donné de bonnes raisons pour le cinquième acte, tandis que toutes celles qui portaient sur les actes précédents étaient conformes à mon sentiment et à ma première intention.

A demain donc et merci, cher bon ami. Pour le feuilleton, s'il n'était trop long que de quelques lignes, on pourrait bien raccourcir les citations. Qu'est-ce que vous dites de ce livre d'après mon analyse, et que vous pouvez, d'ailleurs, trouver sous les galeries de l'Odéon? Il me semble, à moi, très remarquable et la première partie très dramatique ; le premier amour, cette fille forte qui veut être mère et qui se détache de l'amant en ne le trouvant pas digne d'être père. II y a là un drame très humain et que vous pourriez faire sans pillage, puisque c'est arrivé. La figure de la fille pédante et pourtant charmante serait si neuve Je l'ai connue elle était jo)ie comme un ange.

Nohant, 11 octobre 1872

J'ai refait entièrement le cinquième acte, mais Lina n'a pas pu finir la copie et voici l'heure du courrier ; ce sera pour demain. Je n'ai résisté qu'à une chose, j'ai fait reparaître Émile. Le retrancher du cinquième acte semble trop maladroit; on a besoin, d'ailleurs, de voir ce brave garçon, qui a été si violent, si justicier au quatrième acte, redevenir généreux et bon à la fin. Je le fais revenir au commencement, à la place de Georges, pour raconter le duel, exprimer un certain respect, une certaine pitié pour Moréali; après quoi, il va, de la part de Lucie, raconter au grand-père ce qui s'est passé et on ne le revoit plus.

Je ne peux pas vous dire que cela me satisfasse entièrement. II y a une logique qui passe pour moi avant l'effet de la scène et qui doit, si cela est bien exprimé, triompher de l'usage. Le public de l'Odéon m'écoute toujours jusqu'au bout avec une grande patience et me tient compte des bons sentiments avant tout. C'est donc dans les bras du jeune philosophe que j'aurais voulu faire mourir le mystique, comme dans le roman, c'est en serrant les mains du philosophe père, que le prêtre retrouve la notion de la vérité et l'espérance. Ce qui est dit dans le roman en beaucoup de pages pouvait se résumer en un mot à la scène. Je regrette beaucoup ce mot, et qui sait si l'auditoire ne s'apercevra pas qu'il manque? Consultez-vous avant de faire copier la fin. II est si naturel que Lucie, prise de pitié pour Moréali, envoie Émile pour le reconduire à Aix, et qu'Emile se fasse un devoir de ne pas le laisser sans secours Je les trouve tous féroces de le laisser mourir seul, vous me l'avez fait faire sympathique on le plaindra, on lui donnera raison contre cette famille de philosophes et de chrétiens désabusés. Si j'ai le temps demain, je vous proposerai deux scènes dernières, vous réfléchirez et vous choisirez ; je parie qu'aux répétitions d'ailleurs, vous retomberez dans mon avis, comme, à la lecture approfondie, vous êtes retombé dans ma première notion du caractère de Moréali.

A vous de coeur, cher bon ami,

G. SAND

 

Nohant, 12 octobre 1872

Voici le cinquième acte, refait tout entier et meilleur, je le reconnais et vous en remercie. Mais, à la fin, après mûre réflexion à moi toute seule, personne ici ne connaît la pièce impossible de laisser Emile absent, Moréali seul et abandonné pour mourir. Je veux bien qu'Emile soit dans la coulisse; mais je veux qu'il ait fait acte de générosité, et soyez sûr que vous vous trompez sur l'opinion du public.

Moréali sera une victime de cette famille, si on ne sent pas la pitié s'étendre sur lui à la fin. Je voudrais même quelques mots de plus, je voudrais qu'il se ranimât au dernier moment pour tendre à Émile sa main glacée et qu'il mourût dans ses bras ou a ses pieds en disant " Emmenez-moi! "

J'obtiendrai cela aux répétitions, j'espère. Je sais bien que le public se lève et qu'il s'en va; mais il reste à la première. D'ailleurs, il reste toujours pour moi, et il n'entendrait jamais la conclusion, que je serais tranquille si. elle y est. Une pièce n'existe pas que pour la scène. On la lit, on en suit la logique avec une attention rigoureuse; songez que Moréali est sympathique à présent. il est victime de l'Église, qui l'a retenu militant dans le monde. Il est surpris par l'amour, il parle maigre lui. S'il pouvait, prier et pardonner à la fin de la pièce, il serait un saint et mon but serait manque. Je veux qu'on lui offre le pardon et qu'il le refuse. Je veux qu'ayant mal compris Dieu, il n'y croie plus, quand ce Dieu-instrument veut plus le servir à son gré. Je veux que le spectateur lui pardonne et s'en aille en disant " Ce pauvre diable! c'est dommage que la religion l'ait jeté dans ce pétrin. Il méritait mieux que ça. "

Mais je ne veux pas qu'on dise " L'ont-ils assez assommé ont-ils assez abusé tous d'un moment de trouble et d'emportement! Ils sont tous égoïstes, lui seul valait quelque chose, ils le tuent et lui crachent au visage. "

Voilà toutes mes raisons, mon ami. Bonsoir; il faut que je ferme le paquet. Êtes-vous content des autres actes?

G.SAND

 

Nohant, 14 octobre 1872

Cher bon ami,

Ce qui arrive à Berton m'afflige, mais ne me surprend pas absolument. Une lettre de lui, à moi, écrite de Londres et que j'ai reçue à Cabourg, était un signe de démence que nous avons d'abord attribuée à un moment d'ivresse et dont nous avons ri mais, ensuite, le désordre des idées dans ses autres lettres m'effrayait pour lui, et je vois que la bombe éclate ! II ne faut plus songer à lui faire jouer le rôle de Moréali.

Regrettons seulement, une fois de plus, le tort des pauvres artistes qui veulent mener de front les émotions de la scène et les excitations du désordre. Comme il faut toujours voir le bon côté des choses pénibles ou fâcheuses, disons-nous que cette explosion, venant au moment des représentations, eût tué la pièce, et qu'elle n'est pas tuée, puisqu'elle n'a pas commencé à vivre. Quant aux efforts de ce pauvre aliéné pour la faire tomber d'avance, cela ne peut causer aucun mal. Il y en aura bien d'autres qui, par un motif clérical, déclareront, la veille, que, c'est un four. On le dira, on l'imprimera. C'est à la pièce de se défendre et, si l'ennemi l'emporte, la défaite ne sera pas sans honneur.

Tâchons donc que la pièce soit bonne; tout est là.

Vidons l'incident Berton.

Il me laisse tout à fait calme, en ce qui me concerne. Je n'ai de chagrin que pour ce malheureux, auquel je portais beaucoup d'amitié, malgré toutes ses folies. Je crains une triste fin, et j'ai fait tout ce qui était humainement possible pour la lui épargner.

Après lui, il n'y a plus que Lafontaine.

Lafontaine jouera mieux certaines parties du rôle; l'ensemble sera peut-être moins distingué. Il y a donc à réfléchir avant de faire une démarche auprès de lui. Je ne l'ai pas vu depuis longtemps sur la scène; et c'est à vous et à Duquesnel (1) de trancher la question sans moi.

Si nous n'avons ni Berton ni Lafontaine, comme il n'y a pas d'autres acteurs pour ce type, il nous faudra bien ajourner la représentation. Ce ne sera la faute d'aucun de nous. La mère aussi est difficile à trouver, et je ne sais pas si vous la tenez. En un mot, la pièce est scabreuse à jouer, et, si Duquesnel ne peut pas la monter, qu'il sache bien que je n'aurai pas la bêtise de m'en prendre à lui.

J'ai lu, hier soir, la pièce à mes enfants. Maurice, qui n'a jamais aimé le sujet, et qui l'écoutait avec humeur, a été fortement empoigné. René (2), qui est la prudence, et le calme en personne, craignait aussi la donnée. Il a été pris aux derniers actes, et il dit que j'ai raison de livrer cette bataille; qu'il le faut, et que je n'y peux pas tomber sans gloire.

En résumé, ils m'ont fait des observations que je trouve bonnes.

Mon travail de modifications sera fait d'ici à deux ou trois jours, pendant lesquels vous agirez ou Duquesnel agira pour remplacer Berton, et, si je vous suis nécessaire pour prendre une décision, je partirai tout de suite.

Merci ! merci ! merci ! Vous êtes le meilleur et le plus dévoué des amis. Vous mettez toute votre énergie à servir ma cause, et j'ai des remords d'être si calme. Mais je ne le serais pas pour une chose qui vous menacerait.

Tendresses de tout Nohant. Lolo garde votre cœur. Plauchut a enfin réussi à tuer un dindon attaché par les pattes, qui attendait, dans la cour, le couteau de la cuisinière.

Et la souscription en faveur des Alsaciens? Donnez donc pour moi, sur mon dû, ce que vous jugerez à propos.

G.SAND

(1) Le directeur du Théâtre de l'Odéon
(2) René Simonnet, neveu de G.Sand

 

Nohant, mercredi 6 novembre 1872

Pourquoi ne m'écrivez-vous plus? Que se passe-t-il ? On m'écrit de tous côtés toute sorte de choses à propos de ma pièce la Censure aurait coupé tout un acte; Duquesnel ne voudrait plus la jouer; le ministère lui conseillerait d'attendre que la subvention fût votée. Mais, si tout cela était vrai, pourquoi ne me le diriez-vous pas?

Je désire fort que l'Odéon garde sa subvention, et je consentirais très bien 'a un retard, pour n'y pas mettre obstacle. Quant à la Censure, je ne lui céderais pas, et la question se trouverait encore plus simplifiée.

N'égarez pas mon dernier manuscrit; car c'est la seule bonne version, et, si la pièce était défendue au théâtre, je la publierais sans autre réflexion. Ne me laissez pas ignorer la vérité; avec moi, Duquesnel n'a besoin de rien cacher, puisque je comprends et accepte toutes les nécessités de sa situation.

Et puis je m'ennuie de ne pas avoir de vos nouvelles. Je me demande si vous êtes chagriné ou malade.

Lolo, quand elle voit une grande lettre, car c'est elle qui m'apporte mon courrier le matin, me dit " Ça n'est pas de Charles-Edmond. Je connais son écriture.

On m'a écrit qu'on voulait reprendre Mauprat. Je ne le crois pas, puisque le ministère ne veut pas de reprises à prime. Duquesnel veut-il jouer la pièce de Ruzzante,que Maurice lui a lue ? Ici, nous allons bien tous, et je travaille à force

G.SAND

 

Nohant, le 7 novembre 1872

Cher ami,

Nos lettres se croisent. Je reçois la vôtre ce matin. Que de choses vous faites pour moi ! Sans doute, tout est au mieux, vous êtes meilleur juge que moi des dispositions des artistes, et si Lafontaine vous paraît devoir être préféré, préférons-te, et allons de l'avant ! S'il lui faut huit jours de réflexion et d'étude, donnons-lui huit jours. Mais je ne demande pas à passer en décembre, ni même au commencement de janvier. Ce serait, au contraire, une nécessité que je ne subirais pas sans regret.

La seule chose qui me préoccupe un peu, c'est de savoir lequel, de Berton revenant à la raison, ou de Lafontaine s'embarquant avec espoir et courage, porterait ce rôle difficile. Vraiment, je ne sais pas. Je craindrais moins Berton, et j'espère plus de Lafontaine. Il aura des choses à lui seulement aura-t-il le fiato ! jusqu'au bout? C'est le grand intérêt de Duquesnel de peser cela. Quant à vous, vous êtes comme moi devant cette question mais, si vous avez confiance, je vous suivrai.

Je serai dimanche à Paris pour ta lecture, ou lundi, ou tel autre jour qu'on voudra dans la semaine. Mais, si le retard devait être plus considérable, envoyez-moi un télégramme avant dimanche. Je tiens à être à la lecture, et à la collation des rôles ; c'est mon ouvrage, cela. Pour les répétitions et la mise en scène, je ne m'y entends pas beaucoup, tant que ce n'est pas débrouillé et que les rôles s'ânonnent. Je m'en reviendrai donc ici, pour retourner à vous quand on aura vraiment besoin de moi.

Je tiens aussi a voir la distribution, qui n'est pas faite, que je sache. Le portrait que vous m'envoyez est très beau, et, si la personne a du talent, c'est bien la femme qu'il faut. Le gêneral, qui? Le grand-père, on me propose quelqu'un que je ne connais pas et on me refuse Clerh, dont je ne doute pas. Pour le reste, je ne sais rien.

Donc, à dimanche, Vous me trouverez chez moi à cinq heures et demie. Puis-je espérer vous emmener dîner chez Magny? A vous de coeur, cher bon ami. Lolo vous rend sa confiance. Amitiés de tous.

G.SAND

P.S. : Pierre pourra-t-il lire? Tâchez qu'on ne lise pas au foyer des acteurs on y attrape la mort.

 

Nohant, le 8 décembre 1872

La pièce est dure, comme vous me le disiez (1). Elle a dù être très difficile à jouer à ['Odéon car un drame si noir a besoin de spectacle et d'effet. Le style est étrange à la lecture, tellement condensé, qu'il semble obscur. Au théâtre, ce défaut doit devenir une qualité. La pièce est admirablement agencée, saisissante d'un bout à l'autre et empreinte d'une force qui vous est propre, qui a du slave, et qui vous fera gagner d'autres batailles. Voilà l'avis des trois Sand, mère, fils et belle-fille, dit brutalement et sincèrement.

Après cette lecture, on se sent non pas tendre, mais vivement impressionné et je suis sûre qu'à la représentation, on est bouleversé. Je comprends les résistances de l'idyllique public de l'Odéon; mais la pièce se défend, car elle est très ingénieuse dans son obstination et admirablement bien faite.

J'écris à Plauchut de vous enlever pour Noël, et de profiter des facilités du voyage à plusieurs. Notre voiture ira vous chercher à Châteauroux.

A vous de coeur, cher ami.

G. SAND

(1) Le Fantôme rose, proverbe de Charles-Edmond, représenté à l'Odéon, le 6 décembre 1872

 

Nohant, le 11 décembre 1872

Cher ami,

Je ne vous ai pas dit tout de suite que j'étais heureuse du succès de votre gentil Fantôme, vous le saviez bien, et, quant aux trois lignes de ma collaboration, n'en parlez donc à personne.

C'est comme si j'avais mis une épingle à la coiffure d'une dame, ou comme si j'avais recousu un bouton à votre manchette.

Nous attendrons donc, pour La Quintinie, des temps meilleurs ou plus explicites car on ne sait où l'on va. Tâchez que l'on songe à Mauprat. - Bien ! je m'aperçois que Lolo a pris la moitié de mon papier pendant que j'avais le dos tourné, et qu'elle n'avait pas les mains bien propres C'est Lolo, il faut tout pardonner. Elle est dans une rage de mythologie, elle coupe et colle des casques de papier, pour faire de sa poupée une Minerve ; elle sait tous les dieux de l'Olympe sur le bout de son doigt et pourrait vous raconter l'Iliade. En revanche, elle n'aime pas la Bible et déclare que Jéhovah est très méchant et très bête. N'a-t-elle pas raison?

Elle compte sur vous à Noël et vous écrira pour vous le dire; moi, je vous le répète, et je serai fâchée si vous ne venez pas. Je vois que vous êtes tout ennuyé et tout navré. Il faut secouer et oublier pendant quelques jours. Au revoir donc, cher ami. Toutes les tendresses de chez nous.

G. SAND

P.S. : La combinaison de faire jouer à l'étranger avant Paris ne me sourit pas. Dieu sait quelles coupures bêtes on ferait, et comment ce serait joué ! Je crains d'avoir, pour peu d'argent, beaucoup de désagréments.

 

1873

Nohant, 28 mars 1873

Certainement, cher ami, nous avons tous travaillé à ce pauvre petit envoi, qui n'a pas d'autre mérite que d'avoir employé tout l'argent de ces demoiselles. Vous voyez que la fortune n'était pas grosse. Mais c'est bien volontairement et sans l'invitation de personne qu'elles se sont joyeusement exécutées. Il y avait si longtemps qu'elles tourmentaient pour aller à la ville faire cette fameuse emplette, et la petite y a été d'aussi bon cœur que la grande; car votre Loulou l'intéresse aussi, et l'instinct maternel de ces jeunes êtres -- je ne dis pas des nôtres seulement, mais de la plupart des petites filles,-- est une chose touchante; d'autant plus touchante, que c'est la large projection d'une loi de la nature. Ce n'est pas parce que Loulou été à l'hospice qu'elle fait la soeur infirmière. Je n'entends autour de moi qu'histoires d'enfants malades, et je ne vois que poupées couchées avec des cataplasmes sur le ventre, ou des compresses sur la tête. Le chapitre des bains et des clystères inonde ma chambre, et on y met une sollicitude, une agitation comme si on croyait réellement leur sauver la vie. Je suis sûre que, si un véritable enfant, si Loulou était confiée à Aurore, avec cette idée d'un enfant abandonné de ses parents, idée qui. !'étonne et qui l'émeut beaucoup, Loulou serait admirablement soignée tout le long du jour. La nuit, oh! dame, on dort serré! On fait, avec le papa, un métier de naturaliste qui porte au sommeil; on trotte sans cesse, on chasse toutes les bêtes du monde, on en élève, et l'on apprend mille choses curieuses, sans se douter qu'on apprend.

Hier, Titite vient à-nous toute rouge, et nous dit ": Il a là une grosse vipère bien méchante! " Je n'ai pas voulu y toucher; j'ai bien vu que ce n'était pas une couleuvre elle est jaune avec des anneaux noirs; elle a un gros ventre et la tête plate. Nous y allons, et nous tuons une énorme vipère, qu'elle avait parfaitement décrite et regardée, -- non avec sang-froid, elle avait eu peur, -- mais avec la présence d'esprit d'une personne instruite, et cette personne a cinq ans. Plauchut en était émerveillé.

Ah ! les enfants, on en parlerait toute la vie, et plus on vieillit, plus on les aime. Vous faites bien de me dire que Pictordu a eu du succès ; je n'en savais rien d,u tout, et j'en doutais fort. J'ai commencé mon roman car j'ai la matière d'un volume de contes, et je crois que c'est assez. Faudra-t vous le garder, ce roman, si je le mène au port, excédée des tempêtes que me soulève sans cesse la Revue. On m'écrit que le vieux Buloz est malade; c'est sa fin.

La mort prématurée du pauvre Berton me rend bien triste. Quoi ! si vite, et sans remède ! Je vois l'Odéon bien dégarni avec t'entrée de Pierre (1) aux Français, et c'est un théâtre qui a besoin d'une si bonne troupe pour lutter! Vous n'y avez pas eu le succès sur lequel le passé devait vous faire compter. Il y a donc de la faute du local ou de l'exécution?

Vous ai-je dit que d'Ennery m'avait fait demander par Solange si je voulais qu'il fît une pièce avec l'Homme de neige ? J'ai répondu oui ; mais je ne crois pas que ce soit autre chose qu'une velléité passagère.

Nous avons vu, à la mi-carême, notre aimable et cher général (2) qui nous a demandé de vos nouvelles. Nous l'avons entraîné à faire des folies, danses et déguisements.

Mais voilà un chagrin d'intérieur qui nous arrive. Notre petit Edme s'en va, employé à la banque de Lyon. Il faut se réjouir parce que c'est une carrière et un bon poste d'avancement ; mais on se quitte le coeur gros. C'était mon enfant gâté. Vous voyez que Nohant, ce nid suspendu aux palmiers du désert, ce navire en panne au delà des mers explorées, a aussi ses peines et ses événements.

Amitiés et tendresses de nous tous.

G.SAND

(1) Le fils de Berton
(2) Le général Ferri-Pisani

 

Nohant, 6 juin 1873

Je ne suis pas morte, car j'ai appris avec une vraie joie que vous alliez enfin mieux, cher ami. Mais j'ai été absolument idiote depuis que nous nous sommes quittés. J'ai fait de la tapisserie et point de littérature.

Je ne suis pas malade, je ne souffre de rien, mais je suis faible à ne pouvoir faire dix pas sans être écrasée de fatigue, et le seul remède à ces accès d'anémie, c'est, pour moi, de ne penser à, rien avec suite et de rêver sans but. Je ne peux même pas penser à mon roman sans que la sueur me vienne au front. Je vous donnerais bien pour titre un des noms des principaux personnages mais ce serait m'engager à finir ce roman-là, tandis que je ne suis pas sûre de ne pas le prendre en horreur quand il s'agira de s'y remettre.

Donnez-moi encore une quinzaine pour revenir à la vie.

Voilà, j'espère, que vous marchez tout à fait et que vous allez aussi vous reprendre. Dites à votre femme et à Loulou (1) toutes mes tendresses. Aurore m'a fait beaucoup de questions sur cette fillette et a été enchantée d'apprendre qu'elle était jolie et bonne comme un ange.

Ladite lolo devient si grande et si forte, qu'on s'étonne encore de l'entendre jouer comme un petit enfant, et, avec cela, des aperçus, des rayons d'intelligence dont on est encore plus étonne. Quel bel âge que cette éclosion d'intelligence avec cet abîme insondable de candeur et de droiture naturelle. Ceux qui méprisent la nature humaine n'ont jamais tu dans un enfant bien doué et pas corrompu par l'éducation première.

Que faites-vous ? Faites-vous déjà quelque chose ? Moi, je suis à la fois enragée et effrayée de me remettre à l'existence.

Amitiés de nous tous. Amitiés de Maurice, qui poursuit son oeuvre avec une patience de bénédictin et une sérénité gaie digne d'admiration. II arrive aux microlépidoptères, que lui seul peut voir à l'oeil nu, et il les prépare ! Il dit que ce n'est pas là !e difficile, mais que les déterminer est presque impossible, parce qu'ils sont presque tous nouveaux dans la science.

Écrivez-nous et aimez-nous toujours.

G. SAND

(1) Angèle, fille adoptive des Charles Edmond

 

Nohant, 13 décembre 1873

Comment ! vous écrivez remord sans s à la fin? En voilà un crime! Seulement je l'aurais écrit de même, et, depuis Littré, je me paye, au courant de la plume, toutes les fautes d'orthographe possibles je la garde pour la correction des épreuves, et voilà l'effet des méthodes parfaites. Elles nous rendent paresseux ; c'est une question grave à examiner.

Annoncez un roman de moi ; j'ai assez payé Buloz (1) ce droit-là pour m'en servir. Vit-on jamais plus drôle de situation? Il me donnait le maximum (que je ne lui demandais pas) avec joie. Je lui demande le minimum et il consent à regret. Il est jaloux de ma prose, c'est l'Othello de la copie. J'en ris avec mes enfants, mais ne parlez pas de cela. Sa fureur contre vous en augmenterait et il se vengerait par ces éreintements pour lesquels il trouve des rédacteurs faits pour lui.

Je voudrais vous le donner bientôt, ce roman ; mais il me faut mûrir un sujet qui ait de l'animation ou une couleur historique intéressante en feuilletons.

Tenez bon pour mademoiselle Broizat (rôle d'Edmée). Je n'ai pas vu mademoiselle Petit, je n'en puis médire, mais j'ai vu l'autre, et je la crois excellente.

Puisque le rôle de Jean le Tors est distribué, je voudrais qu'au moins Clerh jouât le bonhomme Patience : Duquesnel le lui a promis; faites pour Cierh ce que vous pourrez.

J'ai cherché, dans mes dessins, de quoi satisfaire M. de Goncourt. Mais ce ne sont que notes de voyage qui n'ont d'intérêt que pour moi et qui, par eux-mêmes, n'ont aucune espèce de mérite ni de valeur. Or, si ce n'est qu'une affaire de curiosité, pour montrer au public combien les littérateurs dessinent bêtement, ce n'est pas la peine de se donner un ridicule.

J'espère encore un mot de vous demain matin pour savoir comment a marché la représentation. Tâchez que la pièce danoise dure longtemps, afin que je n'aille pas à Paris par le froid,.et que je la voie en préparant Mauprat.

A vous de coeur, cher ami, et toutes les tendresses de Maurice et de ces demoiselles. Quant à Lina, intrépide comme personne, elle est au marché du samedi et fait ses emplettes.

G. SAND

(1) Rédacteur de la Revue des Deux Mondes

 

Nohant, 26 décembre 1873

Je suis très embarrassée pour le rôle d'Edmée ! Je. vous avais dit " Faites en mon nom pour le mieux; " mais Duquesnel ne se rend pas du tout à vôtre influence, et je ne peux pas lui imposer mon vouloir. Il sait que je ne connais pas mademoiselle Hélène Petit, et que je n'ai vu mademoiselle Broizat qu'une seule fois, dans un petit rôle. II y a une artiste qui me plairait, à moi, parce que je l'ai vue et examinée sérieusement c'est mademoiselle Baretta. Celle-là est véritablement une fille de talent et d'intelligence. Elle a très bien le type de l'amazone qui ouvre le drame, et elle a une diction à tout dire merveilleusement. Où serait l'obstacle? Duquesnel m'écrit que vous demandez absolument mademoiselle Petit, et qu'il vous la refuse, en même temps que vous m'écrivez que c'est vous qui la refusez. Je ne veux pas vous mettre en contradiction ouverte avec lui, en lui disant qu'il se fiche de moi. Je voudrais clore le débat par mademoiselle Baretta. J'y gagnerais d'être sûre que le rôle sera bien joué. On m'objectera qu'elle ne joue que les ingénues. Ça me serait égal. Edmée peut avoir dix-huit ans, aussi bien que vingt-cinq.

Vous êtes plongé dans vos répétitions, cher ami. Sans cela, je vous dirais de venir faire le jour de l'an avec nous. On a acheté pour vous une énorme cuvette, Solange nous ayant dit que vous trouviez la vôtre trop petite. Alors, Lina s'est émue, et elle a fait venir de tous les environs une quantité de cuvettes. Les Berrichons, qui s'en servent fort peu, ouvraient la bouche de surprise, et demandaient si c'était pour couler la lessive.

Bonne année, cher ami ! Je vous souhaite une santé de cheval, comme la mienne à présent ; un bon succès, et pas trop d'ennuis pour en venir là. Nohant vous embrasse.

G.SAND

 

1874

Nohant, 8 avril 1874

On vous croyait guéri, mon pauvre ami, et la souffrance continuelle était la cause de votre silence! Vous êtes par trop éprouvé dans vos jambes, dans votre esprit par conséquent; car le cerveau broie. du noir quand le corps est privé de mouvement. Oui, certainement, je veux travailler pour le Temps. Je suis reposée et mieux portante; mais, pendant que je ne faisais rien, il m'a poussé dans la cervelle une pièce dont je n'ai pas pu me débarrasser sans l'écrire; c'était une de ces obsessions que vous devez connaître. Et pourtant je n'avais aucune envie de théâtre c'est venu, il a fallu le mettre sur du papier. Le sujet est joli, je ne sais pas encore si j'en ai tiré bon parti; j'aurai une opinion là-dessus dans un mois; car je travaille fort peu, deux heures par jour tout au plus. Je voudrais pourtant bien reprendre mes feuilletons, qui m'amusaient et auxquels j'ai sacrifié les présents d'Artarxerce de Buloz. Mais quoi dire sans toucher à la situation politique, qui m'irrite et m'écoeure? Enfin ça viendra.

Quand vous verra-t-on à Nohant, pauvre écloppé ? Moi, je dois aller à Paris et je ne me décide pas; je suis trop en.train de griffonner. Ces demoiselles vont bien, vous embrassent et envoient un baiser Loulou.

Ne nous laissez pas ainsi sans nouvelles de vous. Les amis sont faits pour qu'on se plaigne a eux quand on souffre. Mes amitiés a votre femme.

G. SAND

 

Nohant, 4 octobre 1874

Tout Nohant va bien, sauf des rhumes qui finissent et recommencent avec les variations folles de l'atmosphère. On se réjouit de vous savoir revenu sain et sauf de vos voyages. Maurice aussi est revenu en bon état de ses ascensions, où le vent a failli remporter. Nous voilà tout seuls, car le seul de mes grands petits-neveux qui nous fût resté au pays, s'en va substitut à Châteauroux. C'est tout près, mais c'est tout de même une séparation car sa mère le suit et sa faible santé ne nous permettra pas de la voir bien souvent. Il nous reste nos filles. C'est quelque chose, direz-vous, ah oui certes, et, chaque jour, elles nous donnent plus de joie et de bonheur. Le travail aussi va son train et l'ennemi ne peut pas entrer chez nous; mais le coeur se casse un peu chaque fois qu'on donne la volée à un de ces enfants qu'on a si longtemps couvés. Vous viendrez nous voir, n'est-ce pas? pour nous rendre un peu de compensation.

Vous me parlerez de ma chère Venise, que je ne reverrai plus, car je la verrais autre. Elle est libre et doit ressembler à d'autres villes. Jadis c'était un monde à part, à nul autre pareil, une ville du passé, avec des regrets formulés dans tous les cœurs et dans toutes les bouches, un repos de mort avec des voix invisibles qui chantaient, la nuit, les splendeurs d'un autre âge. En somme, avec des guides et des compagnons comme ceux que vous aviez, vous avez vu aussi bien qu'on peut voir, et je vous envie.

A présent, vous remettez-vous à la pioche? Avez-vous retrouvé votre jardin refleuri par les pluies et Loulou grandie et fortifiée comme vos rosiers ? Le vieux Nohant l'attend toujours avec sa mère adoptive , cette chère petite plante. Nos filles lui seront maternelles aussi, vous verrez.

A vous de coeur, cher ami, moi et les miens.

G. SAND

 

Nohant, 6 novembre 1874

Cher ami, si vos élèves sont gentils et intelligents, ce ne sera pas une corvée, au contraire ; mais si c'est le contraire . Que le monde est sot et mal mené, puisque le travail d'imagination et de logique qu'on appelle la littérature est si mal accueilli partout. Tout le monde ne peut pourtant faire des souliers ou des saucisses ? Il faudrait bien un peu plus d'idéal.

En vieillissant, on reconnaît qu'il est inutile de regimber, que le matérialisme des intérêts flattera toujours les gros instincts et que le talent sera toujours condamné à des luttes sans trêve. On se résigne, mais ce n'est pas sans tristesse, et ce que l'on accepte pour soi, on en prend moins bien son parti quand on voit ses amis en souffrir.

J'espère que ces élèves ne vous rendront pas trop esclave et qu'on vous verra quand même, aussitôt que le coeur vous dira de venir nous voir. Le nôtre nous en dit toujours et vous appelle toujours.

A vous,

G. SAND

 

1875

Nohant, 26 septembre 1875

Cher ami, je suis contenté d'avoir enfin de vos nouvelles ; vous m'écrivez une lettre charmante, comme vous seul savez les écrire. Vous savez donner des encouragements qui ne s'adressent pas à l'amour-propre, mais qui vont droit au cœur, et qui consolent de beaucoup d'injustices, ceux que le cœur seul a inspirée. Je rends donc grâce à votre Turc de vous avoir induit à relire ces livres dont je ne me souviens pas et sur lesquels je n'ai plus aucune opinion. Ils vous ont ému, donc ils valent quelque chose.

Il y a une idée de roman dans votre lettre. Ce serait la vie d'un homme racontée comme vous le faites à grands traits; un homme subissant t'influence ou la réaction, dans les grandes crises de sa vie, de certaines lectures. Voulant se suicider avec Werther parce qu'il se trouve être Werther dans ce moment-là; se reprenant d'un amour d'enfance depuis longtemps oublié, en relisant Paul et Virginie, et ainsi de suite. Ce serait une étude curieuse des nuances qui différencient profondément les situations analogues en raison de la dissemblance des caractères. Je me souviens aussi, moi, de l'émotion que m'ont causée les oeuvres de Byron, de Goethe et de Walter Scott; c'étaient là mes lectures de jeunesse avant d'avoir songé à écrire. J'aurais voulu être, en ce temps romantique, un être dévoré de douleur et accablé d'un immense remords ; j'étais embêtée de n'avoir pas commis un crime qui me permit de connaître l'ivresse du désespoir! Puis je me calmais avec ces bons romans écossais où il y a tant de droiture et de courage. J'aurais voulu être le jeune montagnard entrant tout naïf et tout brave dans la vie d'aventures. Je passais ainsi d'un type à un type opposé, sans pourtant cesser d'être moi, c'est-à-dire un esprit curieux, et toujours vivant hors de lui. Vous feriez très bien ce roman-là, en prenant votre propre vie pour type.

Je suis en arrière d'un feuilleton avec le Temps. Les derniers contes que j'ai faits étaient trop longs et je les ai donnés à la Revue. .J'ai clos, pour cette fois, la série des contes; mais j'ai retrouvé des pages de jeunesse que je rie crois pas ennuyeuses et qui demanderont, je crois, peu de corrections. Je laisse une petite lacune et je reprendrai mes feuilletons le mois prochain si on les désire toujours.

Est-ce que vous ne viendrez pas nous donner quelques jours du reste de vos vacances Il fait si beau chez nous, et nous aurions tant de joie à vous voir? Tâchez donc, c'est promis depuis si longtemps déjà! Tout Nohant vous embrasse et vous désire.

G.SAND

 

Nohant, 5 octobre 1875

Cher ami,

Il faut être ici dimanche. Balandar (1) le veut absolument. C'est la réouverture de son théâtre, qui ferme en été. Maurice, qui a fait de la géologie pendant la bette saison, est maintenant dans ses décors et accessoires, que les souris et les rats lui détériorent tous les ans. Il est tout dans son théâtre à lui tout seul, auteur, acteur (tous les acteurs à lui seul), décorateur, lampiste, machiniste, etc. Il a inventé un système nouveau pour mettre, à lui seul, trente personnages en scène. II est vraiment merveilleux et c'est à voir. Balandard vous enverra une lettre d'invitation en règle.

Ne parlez pas d'un jour à nous donner, c'est insensé, et c'est vilain ! Nous voulons vous garder au moins une semaine. Aurore le veut, et aussi Balandar, les deux autorités de la famille.

Je suis contente que mes barbouillages vous conviennent. Je craignais que ce ne fût trop gamin, ce que j'ai été un bon temps de ma vie; je n'étais pas un méchant gars, mais je ne songeais qu'à sortir du convenu en raison de mon âge et je crains qu'on ne s'en scandalise.

Merci de !a peine que vous avez prise de vous informer de Villemer. Je vois que j'aurai le temps de finir le roman que j'ai entrain. Venez surtout, cher ami ; ça me mettra encore plus en goût de travailler et de vivre.

Tout Nohant vous appelle et vous embrasse.

G.SAND

(1) marionnette du théâtre de Maurice Sand

 

1876

Nohant, 21 avril 1876

Cher ami,

Je vous remercie pour ce bel article sur mon compte ; je voudrais aussi remercier l'auteur; car il y a de !a. sympathie dans son appréciation. Chargez-vous de lui dire que j'y suis tout à.fait sensible et qu'être approuvée en si beaux et si bon termes est un honneur pour moi. Je ne me souviens pas -je lis si peu le nouveau -- d'avoir lu d'autres articles de M. Anatole France .Il a beaucoup de style, une belle forme simple et dans le vrai de notre langue. Ça devient joliment rare ! cultivez et encouragez ce jeune talent, vous n'en trouverez plus beaucoup.

Dans cinquante ans, le sens du français sera tout transformé, c'est inévitable; c'est l'oeuvre du journalisme, qui écrit au jour le jour et qui habitue le public à ses procédés. Je comprends les saintes colères de Scherer ! Qu'y faire ? Rien. Patienter, comme en tout, et espérer qu'une bonne réaction succédera à une mauvaise.

Que devenez-vous ? Comme vous m'écrivez peu : Ne viendrez-vous pas voir fleurir nos lilas? nous nous portons tous bien; mais, quand vous ne dites rien, nous rêvons de maladie et d'accidents chez vous.

A vous de coeur.

G. SAND

 

 

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Dernière modification : 15-Jui-2013